« Mi-Nuit au Tibet | Page d'accueil | Le soutien gorge solaire »

16 juin 2008

Crise pétrolière selon Corinne Lepage

Lepageok.jpgChronique de Corinne Lepage sur France-Culture du 02 juin 2008 : Le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt

Le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. On peut s’interroger sur le point de savoir si ce vieux proverbe chinois n’est pas particulièrement d’actualité en ce qui concerne la crise pétrolière.
- tout d’abord en ce qui concerne les raisons de cette montée rapide et exponentielle du prix du brut. Est-il vrai que la production est insuffisante pour satisfaire la demande ou au contraire, comme le disent certains et notamment un rapport sénatorial américain que la production couvre 130% des besoins ? Assiste –t-on à une  crise physique de manque de ressource ou à une immense opération spéculative dans laquelle les gagnants sont la Russie et les émirats, les perdants , les autres à commencer par la Chine  et le Japon qui tenteraient de contrecarrer cette véritable guerre économique ? Les sociétés pétrolières, qui bien sûr bénéficient de la manne, ne sont elles pas  en train de soutenir le mouvement ce qui réduit d’autant le coût de l’investissement dans le raffinage  freiné depuis de longues années et dans la recherche ? Si tel était le cas, alors nos gouvernements ne devraient pas être dupes et chercher à contrecarrer cette véritable agression qui constitue un transfert financier des pays importateurs vers les exportateurs sans précédent. A cet égard, il ne serait pas inintéressant de regarder le comportement des fonds souverains sur le marché du pétrole. Derrière cette flambée, c’est en fait un bouleversement géostratégique qui s‘organise.


- les conséquences sociales de la situation ne sont que trop évidentes et, si le prix se maintient ou augmente, nous ne sommes qu’au début d’une révolte qui va progressivement toucher tous les secteurs d‘activité sauf ceux qui appartiennent à l’économie dématérialisée. Face à cette situation, nos gouvernements semblent dans un état d’impréparation totale qu’il s’agisse de solution de court ou de moyen terme. La prise en charge par le contribuable de la hausse du prix du carburant  est impossible sur le plan budgétaire et contre productive à moyen terme. Du reste, le fait que le gouvernement ne propose que des solutions en réalité impossibles sur le plan communautaire montre très clairement que la volonté politique n’est pas dans ce sens. Le fait est que personne ne sait comment réagir, faute d’avoir anticipé. D’où les moulinets alors que nous sommes en face d’une véritable révolution économique à accomplir sous l’urgence et la pression.
- Car, et paradoxalement, pour avoir confondu crise climatique  et crise énergétique, la seconde se retourne aujourd’hui contre la première. Le public réclame de pouvoir continuer dans la voie du pétrole à bon marché, et on peut le comprendre puisqu’il n’y a pas de solution de substitution .Et, ces solutions qui devraient aujourd’hui être une priorité absolue s’éloignent en réalité sous l’effet cumulé de la pression à réduire le coût du pétrole pour le consommateur – ce qui maintient l’addiction au pétrole - et du refus des pétroliers d’investir massivement dans les énergies renouvelables ce qu’Exxon vient très officiellement de faire et que d’autres font de manière plus souterraine. Il serait intéressant de savoir si les brevets des solutions alternatives ne seraient pas par hasard bloqués par des sociétés pétrolières ou des Etats pétroliers ? Plutôt que d’aller saccager l’Arctique et augmenter de 20% notre capacité d’émissions de gaz à effet de serre, ne serait-il pas plus conforme à l’intérêt de l’humanité d’investir les mêmes sommes dans le solaire ou l’hydrogène ? Dès lors, nous sommes partis pour ne pas utiliser  le temps actuel  aux fins d’engager la troisième révolution industrielle que Jérémy Rifkin a brillamment décrite. Encore quelques minutes, monsieur le Bourreau…Malheureusement, et comme après le premier choc pétrolier, nous risquons de laisser passer le train de la transformation indispensable à notre survie, en laissant les amis du pétrole gagner deux fois contre le reste du monde.
- Nous sommes embarqués dans des temps très difficiles et aucun gouvernement ni aucune personnalité soucieuse de son taux de sympathie  n’ jamais envie d’être le porteur de mauvaises nouvelles ni de promettre comme l’a fait Churchill du sang et des larmes à ses concitoyens. Nous n’en sommes peut être pas là, mais il est sûr que nous y parviendrons si nous ne réalisons pas que nous sommes entrés dans un nouveau monde, que nos repères ne sont plus les bons, que notre économie doit se transformer très rapidement et que tout ceci ne sera possible que si les valeurs de justice et de solidarité restent au cœur de toute décision et que la volonté d’éviter la catastrophe est permanente. Or, nous n’en n’avons pas conscience ou plutôt nous refusons un réalité qui nous effraie et nous échappe. Comme le dit Jean Pierre Dupuy, tout se passe comme si nous étions en face « du principe inverse des risques définis » comme la propension à reconnaître que l’existence d’un risque est déterminée par l’idée que (nous nous faisons) de l’existence de solutions . Autrement dit, plus les solutions sont difficiles, plus le risque est élevé et nié.
- Commençons par comprendre et reconnaître une réalité même dérangeante. Jamais l’humanité n’a disposé de moyens d’une telle ampleur pour répondre à la crise systémique que nous vivons ; encore faut-il qu’ils soient alloués aux secteurs économiques du futur et non du passé, que l’Etat permette aux citoyens de supporter le choc et que collectivement a minima l’Europe défende ses intérêts et ceux des européens dans la grande bagarre de la géostratégie du pétrole qui se joue sous nos yeux

Écrire un commentaire